mercredi 13 mai 2009

LA REPUBLIQUE DES INSTITUTEURS

JACQUES ET MONA OZOUF


La IIIème République ou les républicains auraient-ils réussi là où le Second Empire a échoué ?

Pour cette partie, je ferai appel à un ouvrage, celui de Gilbert Nicolas « Les instituteurs du Second Empire, le grand débat sur l'école au XIXème siècle ». Dans celui-ci, on constate que les instituteurs, sous le règne de Napoléon III (1852-1870), demandent leur affiliation directe à l'Etat. L'Etat devant devenir, selon leur souhait, leur tutelle privilégiée, leur bailleur de fonds, et par là même leur conférer un statut de fonctionnaire. Sous le Second Empire, l'idée de fonctionnariat des enseignants du primaire fait son chemin, mais Napoléon III et ses ministres successifs ne voudront pas, ou ne pourront pas, aller dans cette direction, malgré la volonté de contrôler les instituteurs, formateurs des futurs adeptes de l'Empire. Après la lecture de J. et M. Ozouf, il paraît évident que les Républicains, au contraire du régime impérial, comprendront la nécessité d'occuper, sur le plan politique, le domaine de l'instruction publique, l'éducation du peuple. Ils font des instituteurs des agents de l'Etat, rémunérés par l'Etat (1889), et renforcent leurs rôles dans l'imprégnation et la consolidation de la IIIème République. Les lois scolaires, sous l'ère Ferry au début des années 1880, ont, par le choix de l'obligation, la gratuité, la laïcité, donné une nouvelle dimension aux instituteurs du primaire. Ce qui ne veut pas dire, comme le démontre l'enquête des Ozouf, que les instituteurs se montreront dociles et toujours réceptifs à la République. Le travail effectué par les auteurs permet, je pense, de s'éloigner un peu plus, de l'image du « hussard noir de la République ». Les instituteurs sous la IIIème, ont une vision très variée de la République, ils ne sont pas unis sous le même étendard républicain. Leurs opinions divergent. Par exemple, la République n'a pas le même dessein, le même visage, suivant que les instituteurs se situent sur le plan politique, proche du parti radical ou socialiste, notamment à l'approche de la Première Guerre Mondiale. Les résultats de l'enquête nous montrent également que l'image des instituteurs dévoués, unifiés, corps et âmes, a été relayée pour des raisons politiques, par les partis conservateurs, plus favorables à l'enseignement religieux.

Les instituteurs de la IIIème République ne représentent pas un front unique. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, pour donner un autre exemple, n'aura pas le même écho. Certains clameront une véritable rupture, quand d'autres au contraire vivront cette loi comme une suite logique à un long courant de laïcisation. Une fraction même, verra dans cette séparation, une autonomie inespérée pour l'Eglise, ce qui ravivera la concurrence entre public et privé.

L'image des instituteurs, chantant d'une seule voix les louanges de la République, est loin d'être une évidence.

Les instituteurs de la IIIème République ont été davantage utilisés par la politique, que la politique utilisée par les instituteurs, même si leur ancrage à gauche de l'échiquier est clairement établi, voire revendiquée.

La laïcité : la valeur à défendre, mais sans extrémisme

Il y a une valeur centrale dans les résultats de l'enquête menée par J. et M. Ozouf : la laïcité. Une valeur défendue, âprement et avec force, par les instituteurs qui y voient le fondement, la spécificité de leur école. Elle symbolise, peut-être au mieux, leur attachement à la République. Un lien cependant qui révèle deux réelles distinctions. Sur le plan politique, la laïcité de l'Ecole, puis de l'Etat, était au centre de débats passionnés, à l'origine de vives tensions entre les différentes franges de la société française. La France est historiquement nommée la « fille ainée de l'Eglise ». Mais, disons que sur un plan strictement politique, la notion de laïcité restait du domaine idéologique. Il était courageux (peu importe son camp), de proclamer la laïcité de l'Ecole. Mais celle-ci a dû être défendue dans les campagnes, et notamment certaines régions de France, comme la Vendée, encore attachée à l'Ancien Régime et sous forte influence religieuse malgré 1789. Dans cette pratique, et par la force des choses, sous autorité de l'Etat, le premier fonctionnaire en ligne était l'instituteur. Certes, le passage à l'école Normale jouait un rôle prépondérant quant à l'inculcation de la laïcité, mais nos instituteurs étaient issus, soit de la fin du Second Empire, soit de la « première ère » de la IIIème République (1870-1880), d'une école publique, pour la plupart, où ils avaient vécu la rude concurrence entre l'enseignement des congrégations religieuses et l'enseignement publique. L'image du curé punissant (refus de communion, place du fond dans l'église...) les élèves de l'école communale est restée dans les mémoires, à l'approche des lois de laïcisation.

Evidement les luttes locales contre l'autorité religieuse, ont beaucoup occupé les instituteurs. Ceux-ci insistent sur un combat, source d'une intégration parmi les habitants, très difficile. Cependant, et là encore une image trop répandue même jusqu'à nos jours, la laïcité défendue, comme le montre les témoignages, ne signifiait pas un anticléricalisme barbare ou primaire. Les instituteurs de la IIIème République, d'après les données de l'enquête, n'étaient pas hostiles à l'esprit religieux, ni à la pratique tant qu'elle n'entravait pas leur exercice. D'ailleurs, et c'est là une des conséquences de la lutte entre école religieuse et laïque, il s'agissait plutôt d'un anti-catholiscisme politique, mais pas d'un antichristianisme. L'instituteur n'était pas ce « pourfendeur de curé » ou ennemi de la foi, puisqu'il pratiquait ou suivait certaines coutumes (ex : le mariage). Là encore, et c'est un mérite constant du livre des Ozouf, un préjugé se voit égratigné, remis à sa juste valeur, avec des nuances qui servent à ce forger une représentation de l'instituteur plus fidèle.

Surtout que des témoignages soulignent, parfois la bonne entente, le fonctionnement cordial entre l'école républicaine et religieuse dans un même village, chose démontrée et avérée également par le travail monographique de J.Peneff, « Ecole publique, privée dans l'ouest 1880-1950 ».

Les instituteurs étaient des défenseurs convaincus de la laïcité de l'école publique, mais ils n'étaient pas des apôtres d'un quelconque laïcisme.

Le combisme évoqué, survolé, mais pas expliqué

Un regret, lors de la lecture du livre, les auteurs nous relatent le Combisme, sans nous indiquer plus précisément de quoi il retournait. D'un regard historique, il aurait été intéressant d'éclairer le lecteur sur ce mouvement politique. Sans entrer dans les détails, il aurait été judicieux de parler de l'action politique de Jules Combes. Notamment au moment du Bloc des gauches, où il appliquera avec scrupule et détermination, la loi sur les associations, dite loi de 1901, qui contraignit à la fermeture de 2500 établissements religieux d'enseignement. Le combisme fut un des promoteurs de la loi de Séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905. Certes, cette loi fut vécue, d'après une partie des interrogés par les Ozouf, comme une suite logique par les instituteurs. Mais le combisme fut aussi et surtout une réelle signification dans le long processus de laïcisation. La laïcité qui est « le » sujet au centre des luttes, des engagements, de la pédagogie, des comportements, de cette fameuse « République des instituteurs ». De plus, la loi de Séparation de l'Eglise et de l'Etat, fut rapportée par A.Briand, une personnalité citée de nombreuses fois par les instituteurs eux-mêmes. D'où ce regret, de ne pas avoir vu les auteurs consacrer plus de temps, à un élément fondamental dans la vocation et la pratique des maîtres.

Le commencement d'une dynastie enseignante

Une partie peu prédominante est abordée, sous le nom de la « reproduction ». les questionnaires établissent que de nombreux enfants d'instituteurs suivent pour différentes raisons, avec envie ou non, la voix professionnelle de leurs parents. Ces enfants, dans de nombreux cas, deviennent plus qu'instituteur et se dirigent vers l'enseignement secondaire, plus prestigieux. De plus, le mariage entre enseignants, encouragé à une période par les autorités, même s'il ne se généralise pas, intervient souvent. Cette tendance s'enclenche au XIX ème siècle et aura une plus large conséquence au XXème siècle, au moment où la démocratisation viendra frapper à la porte du secondaire. Car ces différents facteurs, sur environ trois générations, ont participé, et notamment au niveau du secondaire, jusqu'aux années 1960/70, à ce qu'à nommé J-M Chapoulie, « l'aristocratisme intellectuel », ou encore à la construction d'une « culture professionnelle ». Ces phénomènes sociologiques ont eu, vraisemblablement, une certaine influence, sur l'attachement aux pédagogies traditionnelles, du savoir supérieur à l'intérêt de l'élève, la volonté de maintenir la constitution d'une élite du savoir, construite sur la reconnaissance d'une élévation sociale.

Des attitudes qui auront des conséquences sur le lien primaire/secondaire ; la démocratisation pas forcément du goût de tous ; le rejet d'un renouveau pédagogique jusqu'en 1970. Ce chapitre intitulé « la reproduction », n'est pas le plus étendu, mais il révèle des conséquences insoupçonnées à l'époque.

Paradoxe : la Première Guerre Mondiale comme évolution des mentalités.

Le livre nous montre plus que tout, à mon avis, le désastre de la Première Guerre Mondiale. La mobilisation, la perte des Hommes (civils et militaires), le malheur des familles, les destructions matérielles sont indéniablement les visages tristes et habituels de toutes les guerres, mais il réside toujours des paradoxes. Et ce livre nous en donne un, particulier au monde de l'éducation.

Les différents ouvrages historiques relatent la période des tranchées comme une période de massacres, de sacrifices, de conditions de survies insupportables, les gueules cassées, les nettoyeurs des tranchées... images insoutenables et d'une grande violence. Mais il aura fallu un conflit mondial, pour assister à un rapprochement entre les différents niveaux, classes sociales sur le front, pour qu'émerge une nouvelle conception de l'enseignement. Les Compagnons de l'Université Nouvelle, sortis des tranchées, auront pour objectif le projet d'une école davantage démocratique, où les enfants issus de toutes les classes sociales, au même titre que les combattants, se fréquenteront. De combats acharnés et massifs découlera un des courants les plus influents au cours du début du XXème siècle, sur l'Ecole dans son ensemble.

Il a fallu une guerre mondiale pour provoquer, activer, accélérer, le questionnement sur une Ecole plus ouverte : l'idéologie d'une démocratisation de l'école.

Une triste redondance, puisqu'à la suite de la Seconde Guerre Mondiale, naîtra un débat sur l'école avec le plan Langevin-Wallon, de forte influence communiste, mouvement politique très impliqué dans la Résistance, et qui en sortira avec une certaine légitimité.

Dans ces circonstances, la défaite de 1870 face à l'Empire Allemand à Sedan, des troupes de Napoléon III, a joué aussi un rôle déterminant, sur la démocratisation de l'instruction : cette défaite a sonné le glas de l'Empire et du royalisme, et a permis l'avènement de la IIIème République et sa stabilisation. Cette dernière a amené les grandes lois sur l'école primaire dans les années 1880, sous le ministère Ferry.

Les guerres se montreraient-elles plus efficaces qu’une société pacifiée ?

Le terme « vocation ».

J'ai déjà réalisé un chapitre concernant la lutte laïque/confessionnelle, mais je m'attarderai spécialement sur le mot de « vocation ». Il est très révélateur de la place particulière que revendiquait et revendique encore, les enseignants, l'Ecole au sein de la société française.

Les instituteurs, décrits dans l'ouvrage, remettent souvent au centre de leurs démarches, de leurs discours, de leurs méthodes leur vocation.

Le parallèle à faire avec la vocation religieuse est étymologiquement aisé. Mais, au-delà de ce terme purement semblable, se cache une lourde signification. Lorsqu'on évoque la vocation, le devoir, la soumission, le dévouement, le sacerdoce religieux viennent presque automatiquement s'y accoler. Le domaine religieux, au cours des siècles et ceci jusqu'aux Lumières et la Révolution de 1789, occupait quasi sans partage, le champ de l'éducation en France, « fille ainée de l'Eglise ». Les premiers défenseurs de l'éducation laïque, publique, avaient la volonté de dresser, aussi haut que la foi religieuse, l'éducation exercée par des hommes non religieux.

Le terme « vocation » ne s'est pas introduit par hasard, dans la terminologie du métier de l'enseignement. Il exprimait et exprime encore, même si la société a changé, le choix d'enseigner comme une véritable mission. Il s'agissait de mettre sur le même plan, la formation de l'Homme citoyen et la formation de l'Homme croyant. Cette utilisation du mot vocation donnait un caractère spécial, et participait à son particularisme dans la société française, au même titre que les religieux séculiers ou réguliers.

Le syndicalisme enseignant, particularisme et évolution.

Les instituteurs, d'abord regroupés au sein d'amicales peu préoccupées de positions politiques, mêmes si elles pouvaient devenir lieu de débats, se sont ensuite tournés vers le syndicalisme.

Dans un premier temps, les instituteurs voulaient se rapprocher du syndicalisme ouvrier, à côté duquel ils se sentaient complémentaires, car eux-mêmes étaient issus du peuple ouvrier ou laborieux, et ils éduquaient les fils d'ouvriers. Mais ce rapprochement souffrait d'un point non négligeable : le droit de grève. Les ouvriers l'utilisaient dans leur lutte. Les instituteurs interrogés par les Ozouf, pensaient que la grève était « une triste nécessité » et « abandonnait les enfants à la rue »(Chose intéressante à l'heure où le ministère de l'éducation Nationale de X. Darcos, voudrait les écoles ouvertes les jours de grève..). Les instituteurs syndicalistes croyaient que l'appel à la tribune parlementaire s'avérait plus efficace. De plus, Jaurès, figure politique emblématique pour les instituteurs, véritable guide, développait l'idée que l'école laïque, était le moyen d'affranchissement des prolétaires. Ce qui allait à l'encontre des pensées révolutionnaires. Un tel discours ne devait pas rencontrer l'approbation totale des ouvriers...

Une autre différence fondamentale concernait la lutte des classes, élément central du syndicalisme ouvrier, alors que le syndicalisme des instituteurs y voyait, une contradiction avec la mission intégratrice de l'école primaire. Un syndicalisme, là encore, qui démontrait et démontre la place à part, du monde enseignant dans la société.

Par ailleurs, il est intéressant de constater l'évolution du syndicalisme des instituteurs, et au-delà de cette catégorie, du syndicalisme enseignant. La grève, moyen décrié au début du XXème, est devenu un moyen « courant » de leur lutte, surtout après 1945. Doit-on y constater une radicalisation du mouvement syndicaliste enseignant, ou une désaffection vis-à-vis des pouvoirs publics et cette « fameuse » tribune parlementaire ?

Les conditions matérielles de l'école.

Dans le livre de J. et M. Ozouf, le peu d'aisance matérielle dans les classes est évoqué par les instituteurs interrogés, mais il reste égal à d'autres thèmes. Mes lectures précédentes m'ont conduit à l'ouvrage de G. Nicolas « Les instituteurs du Second Empire, le grand débat sur l'école au XIXéme siècle ». Dans ce livre, les instituteurs ne rechignent pas à critiquer leur manque de moyens, sur le plan matériel (mobilier, bureaux, tables, chaises, tableaux, voire les bâtiments de l'école elle-même, son emplacement, sa coopération avec la mairie, absence de latrines...), malgré la bienveillance de ministres comme Victor Duruy (1963-1969). À la lecture de ces deux ouvrages, (Ozouf et Gilbert Nicolas), il semble que depuis les lois scolaires de Jules Ferry, il y ait eu des progrès considérables, même si tout n'est pas parfait loin de là : l'Etat s'étant donné les moyens financiers et politiques de prendre sous sa protection, sous son patronage, le monde de l'enseignement primaire.

Une autre référence à un ouvrage de Jean Peneff, «Ecoles privées publiques dans l'ouest de 1880 à 1950 », permet de constater que le fait matériel chez les instituteurs laïcs, est plus clairement et sévèrement exprimé que dans les résultats du questionnaire des Ozouf.

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